
O.R
WORLD
Association
Willkommen auf der Website der O.R. World Association, einem Fan-Verein, der der Musik,
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SAISON 1
Young Royals est une série originale Netflix.
Tous les droits relatifs à la série, ses personnages et son univers appartiennent à Netflix et aux ayants droit.
L’association O.R. World Association est une organisation de fans indépendante à but non lucratif et n’a aucun lien officiel avec Netflix.
EPISODE 1
SCENE 1 :
LA CHUTE DU PRINCE, LE DÉBUT D’UN DESTIN BRISÉ
La nuit aurait dû être légère, presque douce, une parenthèse où Wilhelm pourrait enfin respirer loin des attentes et des regards. Au milieu des rires, des lumières et de cette foule qui se croit libre, il tente lui aussi de s’abandonner à l’instant. Mais même entouré de monde, il se sent terriblement seul, comme si quelque chose en lui ne trouvait jamais vraiment sa place.
Et puis, d’un coup, tout se fissure. Un échange tendu, un geste trop brusque, un instant où ses nerfs lâchent, et son monde chavire. Le coup part, le flash le capture, et en une fraction de seconde, il comprend que son erreur va lui coûter bien plus qu’un simple moment d’égarement. La photo circule déjà, implacable, et avec elle la certitude que rien ne pourra stopper l’inévitable avalanche de jugement.
Alors il fuit, presque sans réfléchir, jusqu’aux toilettes où il tente désespérément de reprendre son souffle. Là, seul face au miroir, les mains tremblantes, il lutte contre cette angoisse qui le dévore depuis des années, la peur de décevoir, de briser l’image impeccable qu’on exige de lui, d’être encore une fois le problème qu’il faut corriger. Dans cet espace étroit et silencieux, il n’est plus un prince : juste un garçon dépassé, épuisé, à bout de forces.
Mais un coup à la porte lui rappel la brutale de sa réalité. La secrétaire de la garde royale n’a pas besoin de parler fort pour lui rappeler que sa vie ne lui appartient pas vraiment. Elle lui annonce, sans douceur, la marche à suivre, le discours qu’il devra réciter, les mots soigneusement choisis pour réparer les apparences, pas son cœur, pas sa peine, seulement l’image de la monarchie.
Et lorsqu’on lui annonce qu’il sera envoyé à Hillerska, le pensionnat que sa famille érige en modèle depuis des générations, une autre forme de vertige le saisit. Ce n’est pas seulement une punition : c’est un exil, un rappel cruel qu’il n’a jamais eu le droit de choisir sa propre vie. Il tente de protester, de se tourner vers sa mère, espérant qu’elle comprendra au moins un peu la détresse qui l’étouffe. Mais elle ne voit que le prince, jamais le fils. Pour elle, son mal-être n’est qu’un écart, un bruit inutile dans la mécanique parfaite de la couronne.
« Je veux juste une vie normale… » murmure-t-il, une dernière fois, presque dans un souffle. Mais ses mots se brisent contre l’indifférence polie de la reine, qui lui répète qu’être prince est un privilège pas une punition. Pour Wilhelm, c’est une cage dorée qui se referme un peu plus.
Alors on le maquille, on couvre les traces de la nuit, on ajuste son costume. Chaque geste efface un peu plus celui qu’il est, pour reconstruire celui qu’on attend de lui. Et devant les caméras, il récite les excuses qu’il n’a pas écrites, la gorge serrée, les épaules lourdes. Sa famille le regarde avec froideur, comme s’il n’était qu’un symbole à remettre en place, pas un adolescent en train de s’effondrer.
Ce soir-là, Wilhelm comprend que dans son univers, être soi-même est un luxe inaccessible.
Mais, sans encore le savoir, c’est précisément au moment où tout s’écroule… que quelque chose de nouveau commence à se construire.
Et que Hillerska, ce lieu qu’il redoute tant, va devenir le théâtre du plus bouleversant chapitre de sa vie.
SCENE 2 :
L’ARRIVÉE À HILLERSKA, PREMIERS PAS, PREMIERS DOUTES, PREMIÈRE ÉTINCELLE
À Hillerska, tout semble se dérouler comme dans un monde à part, réglé à la seconde près. Les rames qui coupent l’eau à l’aube, les sabots qui résonnent dans les écuries, les uniformes impeccables, les regards droits… Ici, chaque geste est contrôlé, chaque pas surveillé. Et ce matin-là, toute cette mécanique parfaitement huilée s’agite avec une ferveur inhabituelle : les princes arrivent.
Erik, l’aîné, mène la danse avec son assurance naturelle. Au volant de sa décapotable étincelante, il traverse les routes de campagne comme s’il revenait sur ses terres. À côté de lui, Wilhelm s’enfonce dans le siège, observant le paysage qui défile sans réellement le voir. Il sent déjà ce poids familier se poser sur lui, celui de la lignée, de l’héritage, du rôle auquel personne ne lui a jamais demandé s’il voulait vraiment l’endosser.
À leur arrivée, la directrice les accueille avec une précision presque militaire. À ses côtés, August, leur cousin, arbore ce sourire suffisant que Wilhelm connaît trop bien. Toujours trop sûr de lui, toujours trop conscient de son rang. Wilhelm n’a jamais aimé la façon dont August occupe l’espace, comme s’il était né pour être admiré.
Quand Alexander, un élève intimidé, s’avance pour porter ses valises, un ordre d’August, évidemment, Wilhelm se raidit. Il déteste cette mise en scène, cette servilité déguisée en protocole. Mais Erik lui glisse doucement de laisser faire, parce que « c’est comme ça ici ». Alors, Wilhelm se tait. Une fois de plus. Une fois de trop.
À peine a-t-il le temps de respirer que les photographes s’emparent de lui. On le tourne, on le cadre, on l’arrange. On veut prouver au pays qu’il est sage, coopératif, digne. Erik et August jouent leur rôle avec aisance, échangeant accolades et sourires parfaitement calibrés. Wilhelm, lui, se sent comme un accessoire qu’on place devant l’objectif. Il sourit, mécaniquement, mais son regard trahit sa fatigue, cette lassitude profonde de n’être jamais vraiment lui-même.
C'est au tour du corps professoral, sourire poliment, serrer des mains qui n’attendent qu’une seule chose, être vues.
Puis viennent les photos. Encore. Toujours.
La directrice se place à côté, ajustant sa posture avec l’habitude de ceux qui vivent pour les apparences. Les flashs crépitent comme pour sceller officiellement cette version arrangée de la réalité : celle où Wilhelm serait ravi d’être ici, heureux d’approuver une décision qu’il n’a pourtant jamais prise. Lui, obéit. Parce qu’il le faut. Parce que tout le monde le regarde.
Mais chaque mouvement, chaque sourire forcé, trahit un soupir silencieux.
Il se tient droit, immobile, figé comme une marionnette qu’on place là où il faut, quand il faut.
Son regard, lui, raconte une autre histoire : celle d’un garçon qui se sent arraché à lui-même, exhibé comme un symbole plutôt qu’écouté comme un être humain.
Et pendant que les appareils immortalisent ce moment, Wilhelm a l’impression d’être encore un peu plus enfermé dans un rôle qu’il n’a jamais voulu jouer.
Puis vient l’heure de l'accueil officiel dans l’église. Dès qu’il franchit la porte, Wilhelm sent les regards se poser sur lui, lourds comme des pierres. Des murmures courent entre les bancs et l’air semble se resserrer autour de lui. Il avance, le souffle court, en essayant de ne pas laisser paraître le tourbillon d’angoisse qui monte.
La chorale entre. Et là, au milieu des uniformes impeccables, un visage familier apparaît : Felice. Une amie d’enfance, un souvenir doux dans cet univers froid. Elle lui adresse un signe discret, presque tendre. Une petite lumière apaisante dans cette mer d’inconnus.
Mais c’est une autre présence qui va tout bouleverser.
Une voix s’élève. D’abord hésitante, fragile. Celle de Simon. Il a l’air nerveux, peut-être trop conscient des yeux rivés sur lui. Lorsqu’un élève le rabaisse, Simon se redresse malgré la contrariété, et sa voix s’affirme. Et c’est à cet instant que Wilhelm tourne la tête. Il ne sait pas pourquoi. Peut-être un simple instinct. Peut-être autre chose.
La chanson résonne dans l’église, chargée d’une émotion simple mais vraie, presque brute. Les mots semblent glisser dans l’esprit de Wilhelm, toucher en lui quelque chose qu’il croyait éteint.
« Je ne te demande rien, pas même ta gratitude… »
Et soudain, quelque chose change.
L’espace autour de lui paraît moins oppressant.
Le monde cesse de le juger pendant une seconde.
Il ne reste que cette voix, précise, vibrante, terriblement sincère.
Wilhelm sent ses épaules se relâcher légèrement.
Un souffle lui échappe.
Ses yeux s’adoucissent.
Et un sourire, discret mais réel, se forme enfin sur son visage.
Car, au milieu d’un univers où tout lui semble froid, contrôlé, faux… quelque chose de vrai vient de le toucher.
Une étincelle naît, presque malgré lui. Fragile. Lumineuse.
Un début qu’il ne comprend pas encore, mais qui, déjà, fait battre son cœur un peu différemment.
Et sans qu’il le sache, ce chant, cette voix, ce garçon viennent de changer pour toujours le cours de son destin.
SCENE 3 :
PREMIERS PAS DANS UNE PRISON DORÉE
À peine sorti de l’église, Wilhelm est de nouveau happé par la frénésie des appareils photo. Les flashs éclatent comme de petites détonations contre sa peau, chaque lumière lui rappelant brutalement qu’il n’a aucun espace pour respirer. Il sourit parce qu’on le lui demande, pas parce qu’il en a envie. Et sous ces projecteurs insatiables, son cœur se serre un peu plus.
Erik le voit. Il reconnaît cette crispation dans les épaules, cette façon qu’a Wilhelm de retenir son souffle. Alors, dans un élan presque fraternel, presque rebelle, il glisse à son oreille : « Viens. On s’échappe. »
Et sans attendre, ils s’enfuient à toutes jambes, courant comme deux enfants qui s’inventent une aventure dans les couloirs interdits d’un château. Pendant quelques secondes, le monde entier disparaît. Plus de photographes, plus d’étiquette, plus de devoirs écrasants. Seulement le vent, leurs rires, et l’illusion éphémère que tout pourrait être simple.
Mais la réalité, elle, attend toujours.
Pendant que les deux princes s’autorisent cette parenthèse de liberté, August, ailleurs dans le pensionnat, prépare déjà ses manigances. Entouré de Vincent et Nils, il expose avec fierté son grand projet : organiser une soirée « inoubliable » pour le prince. Une soirée qui nécessitera d’introduire illégalement de l’alcool dans l’école.
Et pour ça, il lui faut quelqu’un qui n’est pas enfermé entre les murs d’Hillerska : un externe. Un pion à utiliser.
Un plan qui sent déjà la catastrophe, mais August est bien trop avide de reconnaissance pour le voir.
Pendant que d’autres complotent, Wilhelm découvre finalement sa chambre. Une pièce simple, petite, presque minimaliste… mais c’est la sienne. Pour la première fois depuis son arrivée, il sent une minuscule brèche d’air frais s’ouvrir dans son monde saturé d’attentes. Il n’aura pas à la partager, un privilège rare ici, où même Erik, autrefois, vivait avec trois camarades.
Mais ce répit est fragile.
« Je ne tiendrai pas trois ans ici… », murmure-t-il avec une lassitude douloureuse.
Erik tente alors de lui transmettre le code tacite de l’école : un livret écrit par les élèves de troisième année.
Le vrai pouvoir. Les vraies règles. Et derrière chacune d’elles… August.
Wilhelm sent la colère monter. L’idée même de devoir suivre les ordres d’un cousin qu’il méprise le brûle intérieurement. Il refuse ce jeu de domination, refuse d’être un pion soumis aux caprices des autres. Il voudrait un espace où exister en tant que personne, pas en tant que titre.
Mais Erik essaie de lui rappeler, une dernière fois, le poids de leur nom :
« Tu dois représenter la famille. Même quand c’est difficile. Peu importe ce que tu ressens. »
Un coup frappé à la porte les coupe net. Le protocole vient déjà réclamer Erik, comme une main invisible qui le tire loin de son frère. Il n’a même pas besoin de répondre : ils savent tous les deux ce que cela signifie.
Il doit partir. Alors Whilelm sert très fort son frère, comme pour le retenir.
Avant de s’éloigner, Erik lui offre un sourire doux-amer, une sorte de promesse silencieuse qu’il aurait voulu tenir. Puis la porte se referme derrière lui.
Et le silence tombe.
Un silence lourd, suffocant. Un silence qui ressemble à un adieu.
Wilhelm reste seul dans ce couloir inconnu, dans cette vie qu’on a choisie pour lui.
Il sent l’abandon, l’inquiétude, une ombre de peur.
Il se demande comment survivre dans un monde où rien ne semble lui appartenir.
Et pour la première fois depuis son arrivée…
il se demande s’il aura la force de tenir.
SCENE 4 :
RENCONTRE SOUS TENSION : LE LOUP FACE AU GARÇON LIBRE
La journée touche à sa fin, et Simon traverse la cour d’Hillerska avec sa tranquillité habituelle. Il s’apprête à rentrer chez lui, dans ce monde simple et vrai qu’il partage avec sa famille. Être externe, c’est vivre entre deux réalités : celle, rigide, d’Hillerska… et celle, chaleureuse, de sa maison. Deux mondes qui ne se rencontrent jamais vraiment, sauf aujourd’hui.
Il n’a parcouru que quelques mètres quand August surgit comme une bourrasque derrière lui. On dirait qu’il court après bien plus qu’un élève : il court après son contrôle, son influence, son besoin d’exister aux yeux des autres. Il s’arrête devant Simon, lui barre la route, et lui offre un sourire trop poli pour être sincère. Puis il tend la main, se présente, comme s’ils n’avaient jamais partagé un seul couloir.
Simon le regarde, les sourcils légèrement froncés. Et d’une phrase, il fait éclater la façade :
« On est dans la même école depuis un mois. »
Un simple rappel, mais qui claque comme une vérité qu’August n’avait pas prévue. Et dans les yeux du cousin royal, quelque chose vacille. Pour la première fois, il comprend que Simon n’est pas un pion à ranger sur un échiquier doré.
August change alors d’approche. Son sourire devient plus fin, plus dangereux. Il propose un marché, enveloppé dans une fausse camaraderie : faire entrer de l’alcool illégalement dans l’internat. Comme si c’était normal. Comme si être externe faisait automatiquement de Simon un passeur. Comme si August savait déjà comment obtenir ce qu’il veut.
Mais Simon ne baisse pas les yeux. Il reste droit, solide, avec cette dignité calme qui dérange ceux qui vivent trop haut pour voir le sol. « Parce que tous les externes sont des trafiquants ? »
Sa voix ne tremble pas. Elle ne s’emporte pas non plus. Elle se contente d’exister, forte et juste. Et dans le silence qui suit, August se retrouve face à quelque chose qu’il ne maîtrise pas : la sincérité, la droiture, l’honnêteté.
Pour masquer son malaise, il ajoute une promesse, une tentative maladroite de rattraper son pouvoir :
si Simon accepte, il pourra venir à la fête.
Comme si cette invitation avait la moindre valeur pour quelqu’un qui n’a pas besoin de plaire à tout prix.
Simon le regarde une dernière fois, puis tourne simplement les talons. Sans colère, sans provocation. Juste ce refus silencieux qui atteint plus profond qu’un cri. August le suit du regard, et pour la première fois, il comprend :
ce garçon-là ne se rachète pas avec des privilèges. Ce garçon-là ne se manipule pas avec des sourires. Ce garçon-là ne joue pas selon les règles des puissants.
Et peut-être est-ce précisément ce qui fera de Simon… le grain de sable qui transformera à jamais la mécanique parfaite d’Hillerska. Le garçon libre qui dérange le loup.
SCÈNE 5
LE CHEVAL, LE COURAGE ET LA BRUTALE FRAGILITÉ DES HUMAINS
Dans les écuries d’Hillerska, l’odeur du foin et du cuir flotte comme une couverture apaisante, mais Felice, perchée sur son cheval, n’arrive pas à s’y abandonner. Ses mains tremblent légèrement sur les rênes, et malgré tous ses efforts pour cacher sa peur, l’animal la ressent immédiatement. Il piaffe, s’agite, refuse d’avancer. Chaque mouvement brusque résonne dans la poitrine de Felice, alimentant un cercle vicieux qu’elle ne contrôle plus.
Le professeur finit par soupirer et appelle quelqu’un à l’aide. Une silhouette s’avance : Sara, la sœur de Simon, presque invisible parmi les autres élèves mais étrangement sûre d’elle dès qu’elle franchit la barrière des chevaux. Il suffit de quelques secondes pour que la scène change du tout au tout. Le cheval, nerveux et arc-bouté avec Felice, abaisse légèrement l’encolure lorsque Sara pose une main calme sur son pelage. Elle murmure quelques mots, un souffle à peine perceptible, et l’animal se détend comme s’il avait enfin trouvé la seule personne capable de l’écouter.
Felice regarde, paralysée entre la surprise et la honte. Comment cette fille qu’elle connaît à peine parvient-elle, sans effort apparent, à créer une harmonie qui lui échappe depuis des années ? La brûlure dans ses joues monte, et avant qu’elle ne puisse la contenir, elle s’empresse de reprendre le contrôle, ou du moins d’en donner l’illusion. D’une voix sèche, presque cinglante, elle lance :
« C’est mon cheval. Je peux m’occuper de sa toilette… et de ses soins. »
Un ton qui claque plus fort qu’elle ne le voudrait, comme si Sara avait franchi une frontière invisible.
C’est à ce moment-là que Simon arrive, juste à temps pour saisir l’échange. Son regard se durcit instantanément ; la protection de sa sœur est une réaction instinctive, presque viscérale. Les souvenirs de l’ancien lycée, et de tout ce qu’elle y a subi, se réveillent aussitôt en lui.
« Hé, fais attention. Elle n’a pas à te parler comme ça », lâche-t-il, prêt à intervenir.
Mais Sara ne semble ni blessée ni en colère. Elle hausse simplement les épaules. La remarque de Felice glisse sur elle, absorbée par quelque chose de bien plus important : le cheval. Avec les animaux, elle n’a pas besoin de décoder les intentions, ni d’imaginer ce que les autres pensent d’elle. Les chevaux ne mentent pas. Ils ne jugent pas. Avec eux, elle respire enfin.
Simon s’approche, adoucit son ton et pose une main réconfortante sur son épaule.
« Si quelque chose se passe… tu viens me voir, d’accord ? Je m’en occupe. »
Sara hoche la tête, un mince sourire éclairant son visage. Malgré la dureté du pensionnat, malgré les jeux d’apparences et les rivalités sociales, il reste ce lien indéfectible entre eux, cet îlot de vérité où ils peuvent se retrouver sans masque, sans violence, sans sentir qu’ils doivent devenir quelqu’un d’autre.
Et pendant qu’autour d’eux, Hillerska continue de jouer sa pièce parfaite, Simon et Sara avancent à leur rythme, avec leurs forces, leurs failles… et cette complicité qui résiste à tout.
SCÈNE 6
LE RETOUR À LA VIE ORDINAIRE
Le bus arrive dans un long crissement métallique, comme il le fait chaque jour, fidèle et un peu usé, mais toujours prêt à ramener Simon et Sara vers leur vraie vie. Ils montent à bord et s’installent côte à côte, retrouvant immédiatement une forme de légèreté qui leur manquait depuis qu’ils ont quitté Hillerska. Ici, personne ne les observe. Personne ne mesure leur valeur selon un nom, un uniforme ou une prétendue lignée.
À peine assis, Sara sort son téléphone et ouvre la caméra. En quelques secondes, ils enchaînent les selfies, les grimaces, les rires étouffés. C’est leur rituel, la preuve silencieuse qu’ils restent soudés, qu’ils peuvent encore être eux-mêmes dans un monde qui essaie parfois de les étirer dans des directions opposées.
Le bus poursuit sa route, et lorsqu’il s’arrête de nouveau, deux silhouettes familières montent à bord : Ayub et Rosh, les meilleurs amis de Simon. L’ambiance change aussitôt. Les saluts, les petites tapes sur l’épaule, les sourires complices… tout reprend sa place comme si aucun d’entre eux n’avait quitté le quartier ce matin-là.
Très vite, Ayub remarque l’uniforme impeccable de Simon.
— C’est obligatoire, ça ?
Simon rit, une pointe de gêne dans la voix, et explique que oui, aujourd’hui seulement, parce qu’un nouvel élève est arrivé… le prince Wilhelm.
À ces mots, Rosh redresse la tête, déjà en éveil. Son téléphone apparaît presque magiquement dans sa main.
— Le prince ? Attendez, vous avez vu la vidéo ? Celle où il se bat en boîte ? Elle est partout.
Quelques glissements de doigts suffisent pour retrouver la fameuse séquence virale. Les quatre se penchent autour de l’écran, serrés les uns contre les autres, comme toujours. Dans la vidéo, Wilhelm est méconnaissable : colère brute, gestes incontrôlés, une explosion capturée en quelques secondes.
Sara fixe d’abord l’écran, perplexe, comme si elle cherchait à comprendre ce qui a bien pu provoquer un tel dérapage. Simon, lui, regarde plus longtemps qu’il ne l’admettrait. Il observe, analyse, retient son souffle sans savoir pourquoi.
Le bus continue de rouler, les secouant doucement au rythme de ses cahots. À cet instant précis, rien ne semble extraordinaire : juste quatre amis, une vidéo virale, un prince inconnu. Et pourtant… quelque chose est déjà en marche, quelque chose que Simon ne peut pas encore nommer.
Sans le savoir, il vient de voir, dans ce flou pixellisé, la personne qui va changer le cours entier de sa vie.
SCÈNE 7
LES RÊVES SILENCIEUX DE FELICE
La chambre est plongée dans une lumière douce, celle du soir qui adoucit les contours mais rend les pensées plus tranchantes. Assise sur son lit, Felice tient son téléphone comme s’il s’agissait d’un secret précieux. Sur l’écran brille le visage de Wilhelm. Pas simplement le prince de Suède… mais celui qu’elle idéalise depuis qu’elle est enfant. Celui qu’elle espère voir, un jour, tourner les yeux vers elle autrement que par politesse.
Elle inspire profondément, comme pour contenir l’émotion qui gonfle dans sa poitrine. Elle sait que c’est absurde, que rien ne garantit qu’il la remarque un jour, mais elle n’arrive pas à étouffer cet espoir qui la tient autant qu’il la fragilise.
Soudain, la porte de la salle de bain s’ouvre, laissant échapper un nuage de vapeur parfumée. Maddie apparaît, serviette autour des cheveux, l’air intrigué mais amusé en voyant la posture de sa colocataire.
Felice… encore en train de regarder ... ?
La remarque tombe sans méchanceté, mais touche juste. Felice sursaute, verrouille son écran d’un geste trop rapide, comme si elle avait été surprise en plein rêve interdit. Je ne suis pas obsédée, murmure-t-elle, sans vraiment convaincre qui que ce soit.
Maddie s’installe sur son lit, jambes croisées, ses yeux pétillant d’une franchise dénuée de jugement.
— Tu sais qu’August ferait tout pour toi. Il te suit partout, littéralement. Et toi, tu restes fixée sur Wilhelm…
Elle secoue la tête, mi-amusée, mi-perdue.
— Je veux dire… c’est un prince. Du sang royal. Je suppose que ça doit faire quelque chose. Mais moi, j’avoue que je comprends pas trop.
Felice baisse les yeux, incapable de lui répondre. Comment expliquer ce mélange de nostalgie et de désir, ce besoin d’être vue par celui qu’elle place depuis toujours sur un piédestal ? Maddie, elle, voit un prince. Felice voit un rêve, presque intime, trop enraciné pour être balayé par la raison.
— Tu descends dîner ? demande Maddie après un silence.
Felice secoue la tête.
— Pas faim.
Quand Maddie quitte enfin la pièce, la chambre retrouve son calme. Felice rouvre son téléphone, mais cette fois ce n’est plus Wilhelm qu’elle regarde. Elle choisit une photo d’elle aux écuries, lumière parfaite, sourire maîtrisé, et la poste avec une légende enthousiaste : « Une journée incroyable »
Le mensonge est beau, presque élégant. Une manière de recréer ce qu’elle voudrait ressentir, plutôt que ce qu’elle vit réellement.
Une fois la publication envoyée, Felice reste immobile, les yeux perdus dans l’écran. Pendant une seconde, elle se laisse happer par l’illusion d’une vie parfaite. Puis l’image se dissout dans un silence trop lourd, et la solitude revient, familière, implacable.
Sur les réseaux, elle semble radieuse. Dans la réalité, elle n’est qu’une fille qui rêve d’être aimée par quelqu’un qui ne la voit pas encore.
SCÈNE 8
LE DÎNER AUX SAVEURS DE VÉRITÉ
Le soir s’installe doucement autour de la petite maison de Simon et Sara, enveloppant les murs d’une chaleur familière. Dans la cuisine, l’odeur du repas se mêle aux rires étouffés et au tintement des couverts, rappelant que, malgré la modestie des lieux, il y a ici quelque chose que le pensionnat n’a pas : une vraie maison. Autour de la table, Linda veille sur ses enfants avec un sourire tendre, tandis qu’Ayub, désormais presque un membre de la famille, s’installe naturellement parmi eux.
Lorsque Linda demande comment s’est passée leur journée, Sara se redresse immédiatement, comme si on venait d’appuyer sur un interrupteur. Elle décrit avec sérieux la manière dont chacun doit se tenir à table, comment placer les couverts, comment adopter la posture parfaite, répétant les règles apprises à Hillerska avec une précision surprenante. Ses mots, prononcés avec une sincérité désarmante, flottent un instant dans l’air, et tous échangent des regards mêlés d’amusement et d’inquiétude : Sara veut tellement bien faire qu’elle transforme chaque détail en rituel.
Puis, d’un ton plus posé, elle raconte sa journée : toujours pas d’amis, mais les chevaux, eux… les chevaux ne mentent pas. Ils ne comparent pas, ne jugent pas. C’est avec eux qu’elle se sent le mieux. Elle glisse alors, presque en passant, qu’elle aura besoin d’un nouveau pantalon d’équitation, l’ancien s’est déchiré. Une simple demande qui ouvre pourtant un débat bien plus large que prévu : celui de l’argent, des priorités, et de la différence écrasante entre leur quotidien et celui des familles aisées d’Hillerska, pour qui un achat de plus ne pose jamais question.
Simon, dans un sourire un peu trop taquin, laisse échapper qu’elle devient snob. Le mot claque comme un fouet. Sara se fige, le visage se ferme, et avant que quiconque ne puisse rattraper la maladresse, elle se lève brusquement et quitte la table, blessée plus profondément qu’elle ne saurait l’expliquer.
Un silence inhabituel retombe. Pour alléger l’atmosphère, Simon annonce alors qu’il est invité, lui aussi, à une fête à Hillerska. Aussitôt, les yeux de Linda s’illuminent. Pour elle, cette invitation n’a rien d’anodin : c’est une preuve que ses enfants trouvent leur place là-bas, qu’ils s’ouvrent un chemin dans un univers qui semblait inaccessible. Elle s’en réjouit avec une fierté simple et sincère, celle qui nourrit les familles qui n’ont jamais rien eu de facile.
Et dans cette salle à manger modeste, où les chaises grincent autant que les cœurs s’ouvrent, on sent la vie avancer, fragile mais vraie, portée par une famille qui essaie, chacun à sa manière, de grandir sans se perdre.
SCÈNE 9
UN DÎNER SOUS PRESSION
La nuit s’installe doucement autour d’Hillerska, enveloppant le pensionnat d’une atmosphère feutrée qui contraste avec la tension silencieuse qui règne dans la grande salle à manger. Lorsque Wilhelm franchit les portes, il sent immédiatement le poids de la tradition qui imprègne chaque recoin : les murs austères, la longue table parfaitement dressée, les élèves, dans un ordre qui semble ne devoir jamais être bousculé. Il avance, hésitant, et réalise que dans cet univers, même un simple repas ressemble à une cérémonie.
Son regard s’arrête un instant sur August, installé en bout de table comme s’il y trônait depuis toujours. Son maintien, son sourire trop poli, sa façon de surveiller la salle d’un œil satisfait… tout en lui respire l’autorité non dite. C’est clair : ici, c’est lui qui impose les règles. Lui que les autres suivent sans discuter.
Wilhelm prend place et tente d’ignorer la gêne qui lui serre soudain la poitrine. Deux garçons de sa classe, juste en face, saisissent l’occasion pour lui parler. Leur ton est cordial mais étrangement figé, presque scolaire, comme s’ils cherchaient à bien réciter un script. Ils lui décrivent les habitudes du pensionnat : les repas strictement codifiés, les devoirs qui s’enchaînent, les séances de sport obligatoires, et ces soirées où chacun se comporte comme on l’attend de lui plutôt que comme il est réellement.
À mesure qu’ils parlent, Wilhelm remarque quelque chose qui le dérange : leurs mots ne semblent jamais vraiment être les leurs. Ils reprennent les opinions d’August, ses règles, ses croyances… comme si penser différemment était interdit. Comme si exister autrement était une faute.
Un malaise sourd s’installe en lui. Cette conformité aveugle l’étouffe davantage qu’il ne veut l’avouer. Il a déjà passé trop de temps dans un monde où chaque geste est surveillé, calibré, contrôlé. Retrouver la même pression ici, chez ces jeunes qui devraient être libres, lui donne soudain l’impression de suffoquer.
Alors, presque malgré lui, il laisse tomber la phrase qui lui brûle les lèvres depuis qu’il a franchi la porte :
« Vous savez… vous avez le droit d’avoir vos propres opinions. »
Les mots résonnent dans l’air comme un éclat inattendu. Les conversations s’interrompent autour de la table. Quelques têtes se tournent, surprise silencieuse. August relève lentement les yeux, un sourire crispé vissé au visage.
Wilhelm, lui, ne baisse pas le regard.
Il n’a pas l’intention de se laisser enfermer dans une hiérarchie où chacun renonce à ce qu’il pense pour plaire au plus fort. Il ne veut pas commencer son année en courbant l’échine ou en jouant un rôle. Ce soir, face à ce dîner où tout semble déjà décidé pour lui, il choisit de tracer sa propre ligne.
Même si cela signifie se mettre immédiatement à dos celui qui croit régner sur Hillerska.
SCÈNE 10
LE CŒUR TROP GRAND DE SIMON
Simon, assis devant son écran, le casque sur les oreilles, tente de masquer son agitation derrière les lumières froides d’un jeu vidéo. Pourtant, son esprit est ailleurs. Il veut trouver un moyen d’aller à la soirée d’intégration du prince, cette soirée où tout le monde sera ou presque, où sa sœur Sarah pourrait enfin se sentir comme les autres. Il veut lui offrir ce moment, cette parenthèse où elle ne serait plus la fille différente, mais simplement une adolescente parmi d’autres.
Alors, entre deux parties, il demande à Ayub si c’est bien son père, Micke, qui avait fourni l’alcool lors de sa dernière fête. Sa voix tremble légèrement, comme s’il savait déjà qu’il franchissait une ligne dangereuse. Simon n’est qu’un garçon, mais il porte le poids d’un adulte : il veille sur sa mère, protège Sarah, et tente de combler les absences qui ont creusé leur vie.
Ayub soupire, inquiet. Il lui rappelle que Micke n’est pas un homme fréquentable, qu’il détruit tout ce qu’il touche, même sa propre famille. Il dit à Simon de se méfier, de ne pas replonger dans ce cercle qui le blesse à chaque fois. Car Simon, après avoir vu son père, revient toujours plus sombre, plus silencieux, comme si une part de lui se fissurait un peu plus.
Mais Simon, avec son cœur trop grand, pense d’abord aux autres. Il veut que Sarah rit, qu’elle danse, qu’elle se sente enfin acceptée. Alors il hésite, partagé entre le danger qu’il connaît trop bien et l’envie de rendre sa sœur heureuse. Dans la lumière bleutée de son écran, son visage se tend, fragile et déterminé à la fois. Et dans ce moment suspendu, on comprend que Simon ferait n’importe quoi pour ceux qu’il aime, même au prix de ses propres blessures.
SCÈNE 11
PRISONNIER DE SON PROPRE DESTIN
Dans la pénombre de sa chambre, Wilhelm s’allonge seul pour sa première nuit à Hillerska, le cœur serré par une solitude qu’il n’ose avouer. Entre ses doigts tremble une photo prise à son arrivée, où il apparaît aux côtés d’Erik et d’August. En zoomant sur son propre visage, il y lit une tristesse qu’il ne peut plus cacher. Dans un élan de détresse, il écrit à sa mère, la suppliant presque de le laisser rentrer, espérant une chaleur qu’il ne reçoit pas. Sa réponse tombe, froide, immédiate, comme un verdict : ça ira mieux bientôt. Wilhelm sent ses yeux brûler. Il regarde alors la boule à neige offerte par Erik, cette petite grenouille couronnée prisonnière de son globe de verre. En la regardant, il comprend soudain que c’est lui : un prince enfermé dans un monde qu’il n’a pas choisi, secoué par les tempêtes sans jamais pouvoir s’en échapper.
SCÈNE 12
LE VEILLEUR INVISIBLE
À l’aube, lorsque l’internat sommeille encore, Alexander parcourt déjà les couloirs silencieux, frappant aux portes pour réveiller les autres. Son pas est discret, presque effacé, comme s’il n’existait qu’à travers cette mission imposée. On se demande à quelle heure il ouvre les yeux, lui, pour être toujours le premier debout, toujours prêt. Peut‑être bien qu’il ne dort jamais vraiment, habitué à porter seul un rôle que personne ne remarque. Et dans cette routine rigide, ce protocole il s’assure que tous les élèves se préparent et personne ne le remercie.
SCÈNE 13
LA VERITE QU’IL NE FALLAIT PEUT-ÊTRE PAS DIRE
La salle d’éducation civique est baignée d’une lumière pâle, celle qui rend les visages sages et les idées confortables. Les élèves de première année, impeccablement assis, discutent de sujets graves avec une aisance presque insolente : aides sociales, évasion fiscale, justice économique. Leurs voix se ressemblent, leurs opinions s’alignent, comme si elles étaient toutes issues du même moule doré. Ils parlent du monde sans jamais l’avoir touché du doigt, convaincus que leur vision est universelle.
Simon, lui, écoute en silence. Il sent son cœur battre un peu plus fort à chaque phrase prononcée. Il n’est pas comme eux. Il n’a jamais été comme eux. Il n’a pas grandi dans des maisons où les impôts sont un sujet de plainte autour d’un dîner servi par quelqu’un d’autre. Il vient d’une maison modeste, d’une vie où chaque couronnes compte, où les aides sociales ne sont pas un concept mais une nécessité.
Alors, quand la question tombe, allocations, subventions, justice sociale, Simon ne peut plus se taire. Sa voix s’élève, claire, vibrante, presque tremblante d’émotion contenue. Il demande pourquoi on appelle les aides pour les pauvres des allocations, et celles pour les riches des subventions. Pourquoi changer le mot quand le geste est le même. Pourquoi maquiller la réalité pour la rendre plus acceptable aux yeux de ceux qui en profitent.
Un silence tombe. Les autres élèves se regardent, surpris qu’un boursier ose briser l’harmonie confortable de leurs certitudes. Certains ricanent, d’autres lèvent les yeux au ciel. L’un d’eux explique que leurs pères paient trop d’impôts, que l’État les étouffe, que la délocalisation est parfois la seule solution. Comme si déplacer des fortunes à l’étranger n’était qu’un acte de survie, pas une fraude déguisée.
Simon sent la colère monter, mais c’est une colère triste, lucide, celle de quelqu’un qui a trop vu pour être naïf. Il répond que lorsque les pauvres trichent, on appelle ça du vol, mais lorsque les riches le font, on trouve des excuses, des justifications, des mots élégants pour cacher la honte. Sa voix tremble un peu, mais elle ne faiblit pas.
Puis, dans un geste presque instinctif, il tourne la tête vers Wilhelm. Le prince. Le symbole vivant de ces privilèges qu’il dénonce. Et il ajoute, d’un ton calme mais chargé de vérité, que tout le monde sait qui sont les plus grands profiteurs du pays. La salle retient son souffle. Wilhelm baisse les yeux, incapable de répondre. Il sent la chaleur lui monter aux joues, une gêne profonde, presque douloureuse. Il sait que Simon parle de lui, de sa famille, de ce système qui l’a élevé mais qui l’enferme aussi.
Dans ce moment suspendu, deux mondes se frôlent. Simon, avec sa vérité brute, son courage presque insolent. Wilhelm, avec son silence lourd, son cœur serré, et cette sensation nouvelle : être vu, vraiment vu, au-delà de la couronne. Et dans cette salle de classe, pour la première fois, quelque chose se fissure. Une façade. Une certitude. Un destin.
SCÈNE 14
Le jour où tout a commencé, sans qu’ils le sachent.
C’est l’heure du déjeuner et, comme chaque jour, la salle impose son ordre silencieux fait de rangs, de traditions et de hiérarchies invisibles, tandis que Wilhelm avance avec son assiette entre les chaises où chacun est assis à la place que son nom, son statut et son héritage lui ont assignée depuis toujours.
En levant les yeux, il remarque qu’une présence nouvelle a pris place par rapport à la veille, une silhouette qui ne correspond pas au décor figé de cette institution, et il comprend en une seconde que quelque chose a changé sans que personne ne l’ait annoncé : Simon est là.
Wilhelm s’assoit en face de lui, comme attiré par une force qu’il ne s’explique pas encore, et lui dit qu’il ne savait pas qu’il était à “Scogsacken”, tentant d’engager une conversation qui dépasse la simple politesse, tandis que Simon répond calmement qu’il n’y est pas, mais que les externes doivent bien manger quelque part, une réponse simple qui souligne déjà la frontière sociale entre eux.
Ils se présentent, échangent leurs prénoms comme deux adolescents ordinaires, mais dans leurs regards il y a déjà quelque chose d’inhabituel, une curiosité sincère chez Wilhelm, une assurance tranquille chez Simon, et cette sensation presque imperceptible que cet échange n’est pas anodin.
Wilhelm cherche à prolonger l’instant et lui confie qu’il a aimé ce qu’il a dit en cours, que c’était bien envoyé, une remarque qui pourrait sembler banale mais qui, dans sa bouche, sonne comme une tentative maladroite de reconnaissance, presque comme une admiration qu’il ne sait pas encore nommer.
Simon, sans détourner le regard, lui demande alors pourquoi il n’a rien dit à ce moment-là, et cette question, prononcée sans agressivité mais avec franchise, vient toucher un point sensible, car Wilhelm répond qu’il n’est pas censé parler politique, rappelant en une phrase tout le poids des attentes qui pèsent sur lui et qui dictent ses silences.
Pendant ce temps, August observe la scène avec une attention froide et calculatrice, scrutant les moindres gestes de Wilhelm, la direction de ses regards, l’intensité de son intérêt pour ce garçon qui ne fait pas partie de leur cercle, et il perçoit immédiatement le déséquilibre que cela pourrait créer.
Voyant Wilhelm parler avec Simon, August l’interpelle et l’invite à venir manger avec eux exceptionnellement, rappelant subtilement que chacun a sa place en fonction de sa classe, et que cette proximité inattendue ne correspond pas aux règles implicites de l’école.
Wilhelm se lève sans protester, fidèle à l’éducation qui lui a appris à ne pas contredire ouvertement, mais avant de partir il dit à Simon qu’ils se verront plus tard, et dans cette phrase prononcée à la hâte il y a déjà une promesse silencieuse, un désir de ne pas laisser cet échange se dissoudre dans l’ordre imposé.
En manquant de faire tomber son assiette, il trahit malgré lui le trouble qui l’habite et Simon rit de le voir ainsi.
Assis à côté d’August, Wilhelm écoute ce dernier lui dire qu’il voulait le “sortir de là”, qu’il pensait qu’il était coincé, comme si parler à Simon relevait d’un malaise dont il fallait le sauver, alors que tout dans son regard laissait entendre qu’il aurait préféré rester, continuer cette conversation simple mais profondément sincère.
À l’autre bout de la table, Simon lance à August un regard sombre, méfiant, et August lui rend ce regard avec la même intensité, créant une tension silencieuse qui traverse la salle sans qu’aucun mot ne soit échangé, tandis qu’au centre de tout cela, un lien fragile et invisible commence à se tisser entre deux garçons que tout devrait séparer mais que quelque chose d’indéfinissable vient déjà rapprocher.
SCÈNE 15
Silence n’est pas faiblesse
Simon attend August à l’extérieur, dans cet entre-deux fragile où l’on décide de ravaler sa fierté pour quelque chose de plus grand que soi, et lorsqu’August arrive accompagné de Vincent et Nils, entouré de cette assurance presque arrogante que lui donne sa position, il est visiblement surpris de voir Simon venir à lui, comme si l’initiative ne pouvait pas venir de ce côté-là du monde.
August demande à ses deux amis d’avancer et leur dit qu’il les rejoindra après avoir parlé à Simon, et dans ce simple geste il y a déjà toute une hiérarchie implicite : il accorde quelques minutes, comme on accorde une faveur, comme si cette conversation était un détail à régler avant de reprendre sa place au sommet.
Simon explique calmement qu’il pourra peut-être ramener les bouteilles pour la soirée, mais qu’il souhaite que sa sœur puisse venir également, et derrière cette condition il n’y a ni caprice ni stratégie intéressée, seulement le désir sincère d’un grand frère qui veut offrir à Sarah l’opportunité de s’intégrer, de rencontrer de nouvelles personnes et de ne pas se sentir étrangère dans une école où les codes sociaux sont aussi stricts que silencieux.
August répond qu’il n’y voit pas d’inconvénient, avec une légèreté presque désinvolte, comme si tout dépendait naturellement de son approbation, puis il se permet de plaisanter sur l’alcool, insinuant qu’il espère que Simon ne perdra pas ses cheveux avec de l’alcool à brûler, une remarque qui se veut moqueuse mais qui révèle surtout une condescendance bien ancrée.
Simon, lui, reste immobile, et dans son regard on peut lire l’incrédulité face à tant d’insolence, surtout lorsque l’on sait que c’est August lui-même qui l’a sollicité, que c’est lui qui a besoin de ces bouteilles, et pourtant la dynamique semble inversée, comme si Simon devait encore prouver sa place.
Il aurait pu répondre, remettre August à sa place, souligner l’ironie de la situation, mais il choisit de se taire, parce que son objectif dépasse son propre orgueil et que le bien-être de sa sœur compte davantage que le besoin de défendre son honneur à cet instant précis.
Lorsque August s’approche et se permet d’ébouriffer les cheveux de Simon, le geste paraît anodin aux yeux d’un observateur extérieur, presque amical, mais il porte en lui une forme subtile de domination, une manière d’occuper l’espace et de rappeler qui, selon lui, détient le pouvoir.
Simon encaisse encore une fois sans réagir, mais son silence n’est pas une faiblesse ; il est chargé de tension, de retenue et d’une dignité farouche qui refuse de se laisser complètement écraser, même si la situation l’y pousse.
Dans cette scène, rien n’explose, aucun mot n’est lancé comme une arme, et pourtant tout se joue dans les regards, dans la distance entre les corps, dans ces micro-expressions qui traduisent ce que les dialogues n’osent pas formuler, annonçant déjà le déséquilibre et les conflits à venir.
SCÈNE 16
Ce lien qu’on ne choisit pas
Simon se rend chez son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps, poussé non pas par l’envie mais par la nécessité, sachant très bien qu’il va franchir le seuil d’un endroit où il sait que l'affection à été abîmée par les années, les problèmes de santé et les addictions qui ont peu à peu creusé un fossé entre eux.
Son père est surpris de le voir apparaître à la porte, comme si cette visite n’était pas seulement inattendue mais presque improbable, et malgré le désordre visible derrière lui, les bouteilles vides qui traînent, les mégots écrasés, la fatigue imprimée sur son visage, il le fait entrer avec une maladresse qui trahit autant la honte que la joie.
En refermant la porte, le père range précipitamment quelques bouteilles comme s’il tentait en quelques secondes d’effacer les traces d’un quotidien qu’il ne maîtrise plus, tandis que Simon se déchausse en silence et laisse son regard parcourir l’appartement, cherchant à comprendre comment vit cet homme qui reste son père malgré tout.
Il observe les détails, les signes d’un abandon progressif, et l’on devine dans ses yeux une douleur contenue, celle d’un fils qui aurait voulu autre chose, une stabilité, une présence, un adulte solide sur lequel s’appuyer, mais qui se tient là face à une fragilité qu’il ne peut pas réparer.
Son père lui demande comment va sa mère, comment va Sarah, si l’internat se passe bien, et lui propose un café en ajoutant que cela lui fait plaisir de le voir, comme s’il cherchait à remplir le vide des années d’absence avec des phrases ordinaires qui tentent de recréer un semblant de normalité.
Ils s’installent dans le salon, entourés d’un désordre qui rend la scène encore plus vulnérable, et Simon finit par dire qu’il a un service à lui demander, avouant qu’il sait qu’il fait du trafic d’alcool et que tout le monde le sait, et qu’il en aurait besoin pour une soirée, tout en précisant qu’il ne boit pas lui-même.
Le père le regarde, un peu décontenancé, presque honteux que son fils connaisse cette réalité, puis un sourire gêné traverse son visage, comme s’il cherchait à transformer cette demande en moment complice, et il lui dit qu’il sait ce que c’est de vouloir impressionner une fille.
Mais Simon le coupe immédiatement, avec une simplicité désarmante : “Je suis gay, papa.”
Il n’y a ni colère ni provocation dans sa voix, seulement la vérité posée là, nue, et le père, s’excuse aussitôt et corrige sa phrase en parlant d’impressionner un mec mignon, tentant maladroitement de montrer qu’il se souvient de ce détail.
Un léger sourire traverse le visage de Simon, un sourire timide, presque embarrassé, et de s'apercevoir lui-même que ce mec mignon lui fait sentir quelque chose.
Son père accepte de le dépanner et se lève pour le prendre dans ses bras, un geste qui se veut affectueux mais qui reste maladroit, chargé d’années d’absence et de promesses non tenues, et Simon se laisse enlacer tout en murmurant qu’il ne veut pas que quelqu’un sache qu’il est venu le voir.
Cette demande blesse légèrement le père, on le voit dans son regard qui s’assombrit une fraction de seconde, mais il comprend, parce qu’il sait qu’il n’est pas le père dont on parle avec fierté, qu’il est plutôt celui que l’on cache pour éviter les jugements.
Dans cette étreinte, Simon n’est pas complètement à l’aise ; son corps reste un peu raide, comme s’il voulait croire à ce moment sans parvenir à s’y abandonner totalement, et pourtant il reste là, parce que malgré tout, malgré les failles, malgré la honte et les silences, ce lien existe encore, fragile et imparfait, mais impossible à effacer.
SCÈNE 17
Le bisutage humiliant
C’est la soirée d’intégration du prince Wilhelm à Hillerska, et derrière les murs impeccables de cette école prestigieuse se cachent des traditions anciennes qui se transmettent comme des rituels sacrés, même lorsqu’elles frôlent la cruauté et que la bienveillance n’y a plus vraiment sa place.
La nuit tombe et, soudain, un groupe d’élèves cagoulés surgit, vêtus de costumes inquiétants qui transforment leurs silhouettes en figures presque inhumaines, et ils viennent chercher le prince comme on vient chercher une proie, sans douceur, sans respect pour son titre ni pour sa peur.
Ils lui lient les mains, bâillonnent sa bouche pour étouffer ses cris, et le traînent dehors tandis qu’il se débat, que ses chaussures glissent, que son corps heurte le sol, et que la boue s’accroche à lui comme pour effacer toute trace de royauté.
Dans la cour extérieure, sous les regards invisibles mais bien présents de ceux qui savent et qui laissent faire, ils l’attachent à une statue comme on exposerait un trophée, puis l’arrosent de pistolets à eau, lui jettent de la farine au visage, transformant son humiliation en spectacle, en rite d’entrée où la dignité doit d’abord être brisée.
Ils le forcent ensuite à marcher à quatre pattes, tenu par une ficelle comme un animal, et dans cette posture imposée il n’y a plus de prince, plus de couronne, seulement un adolescent livré à la violence d’un groupe qui teste ses limites.
Puis vient le moment le plus écœurant : chacun crache dans un verre, tour à tour, lentement, presque solennellement, et Wilhelm comprend qu’il est censé boire ce mélange répugnant pour prouver son appartenance, pour montrer qu’il accepte les règles, même lorsqu’elles le rabaissent.
Le dégoût est visible sur son visage, son regard se trouble, son estomac se noue, et pourtant il s’exécute, parce qu’on lui a appris à supporter, à encaisser, à ne pas faillir, même lorsque tout en lui hurle de refuser.
Il boit, et son corps ne tient pas, il vomit, vidé, humilié jusqu’au plus profond de lui-même, mais personne ne s’arrête, personne ne dit que cela suffit, car à Hillerska, la tradition passe avant la compassion.
Après cette épreuve, August, Vincent et Nils l’accueillent dans la salle où la soirée va se dérouler, comme si rien d’anormal ne venait d’avoir lieu, comme si ce passage par la boue et la nausée n’était qu’une formalité nécessaire.
Ils lui font répéter le serment : “Je jure de ne jamais trahir le code d’honneur de SKOGSBACKEN, les liens de ce serment nous unissent pour l’éternité”, et dans ces mots censés symboliser l’unité et la loyauté, on entend surtout l’écho d’un pacte scellé dans l’humiliation.
August lui tend ensuite son uniforme, le félicite d’avoir surmonté l’épreuve et lui souhaite la bienvenue “au Palais”, comme si ce mot effaçait la violence de ce qui vient de se produire, comme si l’appartenance valait bien ce sacrifice.
Il reconnaît même qu’ils y sont peut-être allés un peu fort, et Wilhelm, encore marqué, répond simplement que oui, mais qu’il pensait vouloir être traité comme les autres, révélant dans cette phrase toute l’ambiguïté de son désir : ne pas être isolé par son titre, même si cela signifie accepter d’être rabaissé.
Enfin, on lui annonce que des filles viendront plus tard à la fête, comme pour refermer la parenthèse de la brutalité et replacer la soirée dans une normalité festive, alors que sous l’uniforme désormais propre, sous les lumières et la musique à venir, il reste la trace invisible d’une nuit où, pour appartenir, il a dû s’agenouiller.
SCÈNE 18
La leçon d’August
August commence à parler avec cette assurance froide qu’il prend lorsqu’il pense détenir la vérité, expliquant à Wilhelm que son erreur a été de s’entourer des mauvaises personnes, que sa place n’est pas avec n’importe qui mais avec ceux de son milieu, de son rang, comme si l’amitié, l’attirance ou la curiosité devaient elles aussi obéir à une hiérarchie sociale.
Il dit comprendre que Wilhelm ait eu envie d’être “normal”, d’aller dans un lycée ordinaire, de rencontrer des filles normales, de faire des choses comme tout le monde, mais il ajoute aussitôt : “Tu as vu le résultat”, transformant les élans sincères du prince en fautes stratégiques, comme si vivre était déjà une imprudence.
Toujours prêt à donner des leçons, August pousse plus loin encore et affirme que si un jour il tuait quelqu’un, personne ne le dénoncerait, parce que leur monde protège les siens coûte que coûte, parce que leur loyauté dépasse la morale, et Wilhelm rit d’abord, croyant à une exagération cynique.
Mais August ne sourit pas, il le regarde droit dans les yeux et lui dit que c’est vrai, que le système est ainsi fait, et dans ce moment suspendu Wilhelm comprend que derrière les traditions et les serments se cache une mécanique implacable, un réseau de privilèges où la vérité importe moins que le nom que l’on porte.
Son rire s’éteint, remplacé par une stupeur silencieuse, car il réalise que ce monde qui prétend le protéger est aussi celui qui l’enferme, celui qui décide avec qui il peut être vu, avec qui il peut parler, et peut-être même avec qui il peut aimer.
SCÈNE 19
Entre musique et battements de cœur
Lorsque Simon et Sarah arrivent à la fête, Wilhelm les voit immédiatement, comme si la pièce entière s’effaçait autour d’eux, et son regard se pose sur Simon avec une intensité étrange, presque troublée, tandis que Simon, sensible à cette présence, relève les yeux et croise le sien sans détour.
Sarah attrape un verre d’alcool qui passe près d’elle et Simon la surveille du regard, silencieux mais vigilant, ce grand frère toujours prêt à protéger, même au milieu du bruit et de la musique, tandis que Vincent demande qui a invité Simon et Sarah, et qu’August répond que c’est lui, ajoutant avec ce demi-sourire stratégique : “Sois proche de tes amis, mais encore plus de tes ennemis.”
Wilhelm, lui, ne peut s’empêcher de dévorer Simon des yeux, ressentant confusément qu’il est temps de s’éloigner d’August et de sa bande, de sortir du cadre rigide qui l’étouffe, et de s’autoriser à vivre la soirée autrement, peut-être plus sincèrement.
Il boit, il danse, il tente de se fondre dans l’énergie collective, mais ce qui l’attire véritablement, ce qui aimante chacun de ses mouvements, c’est la présence de Simon, l’envie de lui parler, de reprendre cette conversation interrompue depuis le déjeuner, de comprendre ce qu’il ressent lorsque leurs regards se croisent.
Autour d’eux, tout le monde semble s’amuser : Sarah boit dans les verres qui traînent, cherchant peut-être à se sentir à sa place, August tente de se rapprocher de Felice, et la musique couvre les pensées trop lourdes, mais Simon, lui, observe, attentif, lucide, comme s’il restait toujours légèrement en retrait du spectacle.
Lorsque Sarah, étourdie par l’alcool, sort prendre l’air et découvre Felice en train de vomir après avoir trop bu, la scène devient plus fragile, plus humaine, et dans ce moment de vulnérabilité Felice lui dit qu’elle est jolie mais bizarre, ce à quoi Sarah répond avec une sincérité désarmante qu’elle est asperger et qu’elle a un trouble de la tension, transformant une possible moquerie en vérité assumée.
Sarah dit alors à Felice qu’elle serait jolie avec les cheveux détachés plutôt que lissés, une remarque simple mais qui touche profondément, parce qu’elle ne juge pas, elle voit, et toutes deux sortent ensemble pour respirer, liées par une confidence inattendue.
Pendant ce temps, Wilhelm va chercher de l’eau et se retrouve près de Simon, peut-être par hasard, peut-être parce que son corps l’a conduit là où son cœur voulait aller, et il le salue, lui demande s’il va bien, cherchant une ouverture dans le tumulte.
Simon répond, puis dit qu’il doit sûrement aller voir comment va sa sœur, fidèle à ce rôle protecteur qu’il ne quitte jamais, et il s’éloigne, laissant Wilhelm avec ce sentiment d’inachevé qui lui serre la poitrine.
Mais cette fois, Wilhelm ne veut pas laisser le moment s’échapper ; après une brève hésitation, il le suit vers la sortie, le rattrape et lui saisit le bras, geste audacieux et presque tremblant à la fois, avant de lui demander s’il accepterait de sortir un moment avec lui.
Simon remarque alors que Sarah est avec Felice, qu’elle n’est plus seule, et comprend qu’il peut, pour une fois, s’accorder un instant pour lui-même, un espace suspendu où la musique s’éloigne et où ne restent que deux battements de cœur qui commencent à s’accorder.
SCÈNE 20
Le souffle suspendu qui va tout changer
À l’écart de la foule, loin des éclats de rire trop forts, de la musique qui cogne contre les murs et des regards qui jugent, Simon et Wilhelm se retrouvent seuls dans un petit coin presque invisible, comme si la soirée avait cessé d’exister autour d’eux pour leur offrir un espace à part, fragile et précieux.
Wilhelm a bu, beaucoup, assez pour que ses gestes soient un peu plus lents, ses mots un peu moins contrôlés, et que les barrières qu’il dresse d’ordinaire autour de lui commencent à se fissurer. Dans cette semi-obscurité protectrice, il se met à chanter tout bas, presque timidement, les premières paroles de la chanson que Simon a interprétée avec la chorale le jour de son arrivée à Hillerska : “It takes a fool to remain sane…”
Sa voix n’est pas assurée, elle vacille légèrement sous l’effet de l’alcool, mais il y a dans cette tentative quelque chose de sincère, presque enfantin, et cela fait sourire Simon immédiatement, un sourire doux, surpris, touché de voir que le prince a retenu ces mots-là.
Wilhelm s’interrompt, avoue qu’il ne connaît pas la suite, et Simon, sans hésiter, la lui souffle, doucement, comme un secret partagé, et leurs deux voix se mélangent à voix basse, hésitantes mais complices, et ils rient ensemble lorsqu’ils se trompent, lorsqu’ils murmurent trop vite ou trop faux.
Ce rire-là n’a rien de moqueur ; il est léger, libérateur, il les rapproche d’une manière simple et naturelle, comme si, pour la première fois depuis le début de la soirée, Wilhelm n’était plus un prince et Simon n’était plus “l’autre”, mais seulement deux garçons qui partagent un moment fragile dans le bruit d’une fête qui ne les comprendrait pas.
Simon finit par demander, presque avec retenue, si ça lui a plu lorsqu’il a chanté ce jour-là, et Wilhelm ne répond pas immédiatement ; il devient sérieux, étonnamment sérieux, et il lui dit qu’il a adoré, que c’était magnifique d’entendre toutes ces voix réunies, concentrées, alignées, portées par la même énergie.
Il explique que tout le monde chantait ensemble, que c’était impressionnant, mais que lorsqu’il a entendu la voix de Simon s’élever, claire et habitée, il n’entendait plus que lui, comme si le reste s’était effacé, et qu’il avait senti qu’il chantait avec son cœur.
Ces mots ne sont pas lancés à la légère ; ils sont maladroits peut-être, mais profondément honnêtes, et Simon les reçoit avec gravité, comme s’il découvrait sous les maladresses et les privilèges un garçon capable de voir, d’écouter, de ressentir réellement.
Il ne regarde plus seulement le prince ; il regarde Wilhelm.
Wilhelm lui demande alors si ça lui plaît d’être à Hillerska, et Simon ne répond pas, comme si la question était trop vaste, trop complexe pour se résoudre en un oui ou un non, alors il la lui retourne, subtilement.
Wilhelm réfléchit, hésite, puis dit que oui, que ça lui plaît, mais son ton manque d’assurance, et Simon perçoit cette faille, ce doute qu’il ne formule pas mais qui flotte entre eux comme une vérité retenue.
Et soudain, au loin, la voix d’August retentit, appelant Wilhelm, le cherchant avec insistance, comme un rappel brutal au monde auquel il appartient.
Wilhelm se tend immédiatement, comme s’il était sur le point d’être arraché à quelque chose de précieux, et il murmure qu’il ne veut pas qu’on les voie, qu’il ne veut pas être découvert ici, pas maintenant, pas avec lui.
Il demande à Simon de se baisser, avec une urgence réelle dans le regard, et Simon trouve cela drôle, absurde même, ce prince qui se cache comme un adolescent pris en faute.
Wilhelm, dans un geste à la fois maladroit et instinctif, pose sa main sur la tête de Simon pour l’aider à se pencher, puis sur son bras, cherchant à le dissimuler derrière le muret, derrière l’ombre, derrière tout ce qui pourrait les protéger des regards.
Au loin, August lance que Wilhelm doit sûrement être avec une fille quelque part, et ces mots flottent jusqu’à eux, chargés d’ironie involontaire, et Simon et Wilhelm se regardent alors de très près, un regard qui en dit long, parce que non, il n’est pas avec une fille, il est avec lui.
Simon sourit, un sourire discret mais lumineux, presque victorieux, et Wilhelm le voit, le comprend, et quelque chose vacille encore un peu plus en lui.
Les voix continuent d’appeler, Vincent, Nils, August, et pour plaisanter, Simon se met lui aussi à crier “Wille !” avec un ton moqueur, comme s’il faisait partie de la bande, et il rit, sincèrement amusé par la situation.
Mais Wilhelm, lui, ne rit pas ; il ne veut vraiment pas être découvert, il ne veut pas que ce moment se brise, il ne veut pas retourner à la surface, et alors, dans un réflexe presque désespéré, il pose sa main sur la bouche de Simon pour le faire taire.
Le geste est spontané, rapide, mais lorsqu’il réalise ce qu’il est en train de faire, lorsqu’il sent sous sa paume la chaleur de la peau, le souffle qui s’y écrase, le silence soudain qui s’installe, il retire sa main brusquement.
Et pourtant, il est déjà trop tard.
Ils sont à quelques centimètres l’un de l’autre, à peine cinq peut-être, leurs visages si proches que leurs respirations se mélangent, que l’air devient plus lourd, plus dense, chargé d’une tension nouvelle et troublante.
Ils ne rient plus.
Leurs regards se verrouillent, intenses, profonds, et il n’y a plus ni musique, ni voix au loin, ni fête, seulement ce face-à-face suspendu où tout semble possible et dangereux à la fois.
Le souffle de Simon s’accélère légèrement, celui de Wilhelm aussi, et chacun en prend conscience, comme si leurs corps parlaient un langage que leurs mots n’osent pas encore formuler.
Quelque chose se passe dans leurs yeux, dans leurs poitrines, dans la manière dont leurs épaules se tendent sans s’éloigner, dans ce frisson imperceptible qui traverse leurs bras presque collés.
Ce n’est pas seulement de l’attirance ; c’est une reconnaissance, une évidence naissante, une tension chimique qui dépasse la logique et les règles, qui trouble leurs pensées et fait battre leur cœur trop vite.
Cela ne dure que quelques secondes, mais ces secondes s’étirent comme une éternité silencieuse, un moment hors du temps où chacun comprend, sans qu’aucun mot ne soit prononcé, que quelque chose vient de basculer.
Ils ne sont plus simplement deux élèves cachés à une fête.
Ils sont deux âmes qui viennent de se frôler au point de ne plus pouvoir faire semblant de ne rien sentir.
Et même si personne ne les a vus, même si la soirée continue comme si de rien n’était, à cet instant précis, quelque chose a changé, profondément, irréversiblement.
